Devant les Conseillers nationaux de la transition, Rabiatou Serah Diallo, présidente du CNT a exprimé ses préoccupations sur la montée vertigineuse de l’insécurité à Conakry et à l’intérieur du pays. Dans son discours, elle a invité le gouvernement à fournir des mesures concrètes pour lutter contre ce fléau. A travers ses réflexions partagées avec les conseillers nationaux, elle a proposé: la prévention, la répression et la réparation. Nous vous proposons de lire l’intégralité de son discours:
“Mesdames et Messieurs les Conseillers ;
La présente plénière, qui nous réunit aujourd’hui, va être consacrée aux réflexions et débats sur une question majeure, que dis-je, sur une préoccupation épineuse, celle de l’insécurité.
En effet, le grand banditisme a atteint un tel niveau de recrudescence dans notre pays que le thème de l’insécurité erre sur les lèvres de toutes les populations guinéennes traumatisées par l’assassinat de la directrice nationale du Trésor Mme AissatouBoiro, survenu dans la soirée du vendredi 09 Novembre 2012.
En effet, feue AissatouBoiro a été froidement abattue alors qu’elle rentrait chez elle après une journée de dur labeur.
Dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, à environ 200 mètres du lieu d’agression de Mme AissatouBoiro et à seulement quelques minutes d’intervalle, un jeune cadre d’une société informatique de la place a été tué par des hommes en uniforme. Paul Temple Cole, puisqu’il s’agit de lui, a été abattu dans le but sordide dele déposséder de son véhicule. Son épouse, qui lui tenait compagnie, a été grièvement blessée durant cette attaque.
Cette tragédie révoltante traduit l’angoissante montée de l’insécurité et provoque une si vive psychose que le Bureau Exécutif du CNT a cru devoir l’inscrire à son ordre du jour.
En attendant que les forces de sécurité, mises en branle par le Président de la République et le Gouvernement, réussissent à retrouver les auteurs de ces crimes, notre devoir est de porter un regard vigilant, critique et responsable sur les agressions et violations perpétrées contre les domiciles privés, les commerces, les personnes et les biens. Sans oublier les vols multiples, de plus en plus crapuleux et sanguinaires, de voitures qui se répètent impunément à des heures qui défient toute compréhension.
A l’allure où surviennent et se répandent les violences et les agressions, des mesures urgentes et énergiques s’imposent pour combattre l’insécurité ou pour rétablir la sécurité, mieux encore pour sauvegarder l’ordre public. Or, il est incontestable que le principe de la sécurité et de l’ordre public relève de la responsabilité de l’Etat.
Le concept de sécurité, inséparable de la notion d’ordre public, désigne l’état de confiance, de la sérénité, de la quiétude d’une personne, d’une communauté qui se croit à l’abri de toutpéril. Il s’applique à toute situation exempte de dangers, de menaces ou de trouble, qui détermine la confiance.
Pour une personne ou une collectivité, l’insécurité se reconnait à l’inquiétude ou l’angoisse résultant du manque de sécurité et de l’éventualité d’un danger ou d’une menace réel ou supposé, provenant de la dérive de l’Etat. La tranquillité et la sûreté des personnes et des biensne sont plus assurés. L’insécuritéa ainsi trait à la peur et à la menace physique.
 Force est de constater que la sécurité et l’insécurité expriment des relations sociales aux types de protections qu’un Etat assure, ou n’assure pas, d’une manière adéquate.
Je tiens à souligner que la construction de l’Etat de droit a alors pour but d’assurer la sécurité des citoyens. Comme sujet politique et juridique, l’individu doit être protégé de la mort, des agressions et traitements cruels, inhumains et dégradants, sources de troubles, d’instabilité, de rupture de la paix et de traumatismes. Le développement de la démocratie, de la liberté d’entreprise et le respect des droits de l’homme sont apparus dans l’histoire comme les corollaires nécessaires de la sécurité et de la paix.
 La véritable conscience politique exige des Institutions et organes de l’Etat ; ainsi que des acteurs politiques et des leaders d’opinions de faire face à toutes les incertitudes existentielles et circonstancielles, y compris l’insécurité et les atteintes à l’ordre public, d’en prendre acte et de concevoir leur action, sur fond de responsabilité et de prévisibilité.
Dans cette perspective, le travail que toutes les composantes de la nation doivent entreprendre individuellement et collectivement ne peut consister à s’immuniser contre le risque inhérent à la tendance politique et organisationnelle, mais elles doivent prendre une autreforme ; celle de débarrasser la société de l’insécurité par la prévention, la répression, la réparation et l’éradication de l’impunité et de la victimisation.
Cet à dessein que je parle de l’incertitude ; car elle figure l’absence de garantie et parce qu’elle est exploitable. L’incertitude renvoie au doute, au dilemme, au foisonnement d’options.
Mesdames et Messieurs les Conseillers,
Toutes atteintes à la sécurité des personnes ou de leurs biens, ainsi que toutes incivilités, quels qu’en soient l’auteur, la victime, la manière, le lieu et la forme, font que chaque jour, la vie peut devenir insupportable pour l’ensemble du corps social.
Le défi sécuritaire doit figurer désormais parmi les priorités du gouvernement guinéen qui doit rassurer les citoyens à travers des actes concrets. En clair, les autorités guinéennes en plus du renforcement de la capacité des forces de sécurité, pourraient revoir la gestion des affaires liées aux crimes et autres délits au niveau de l’appareil judiciaire. Car, des soupçons de corruption pèsent sur certaines autorités à ce niveau, avec la clémence dont bénéficieraient souvent certains récidivistes, pourtant condamnés à des peines de prison.
A cet égard, je crois devoir souligner à grands traits que la sécurité et la civilité sont des droits alorsque lutter contre l’insécurité et l’incivilité imposeun devoir impérieuxà la puissance publique comme au particulier.
Pour les Institutions de la République, comme pour les acteurs politiques et les organisations de la société civile, apporter une réponse concrète à la demande sociale de sécurité représente dès lors un enjeu fondamental, qui doit être l’objet d’un dialogue structurel permanent et d’une volonté solidaire d’agir constamment ensemble.
Le dialogue et la volonté solidaire d’agir ensemble procèdent de l’idée que pour combattre la délinquance et l’insécurité il est opportun, concevoir et exécuter une politique de prévision en même temps qu’une politique de répression assise sur celle de la réparation.
Mesdames et Messieurs les Conseillers,
Notre Constitution a affirmé sans équivoque que l’Etat guinéen est une République. Dans nos débats, au moment de l’élaboration de la Constitution, nous avions partagé l’opinion selon laquelle avant même de l’inscrire dans des textes, la République est un état d’esprit, une culture.
Le CNT a donné, à maintes occasions, la démonstration que cet esprit, tel le compas et l’équerre de l’architecte, a toujours gouverné nos travaux auxquels il a imprimé une dynamique de participation et de consultation inclusives.
Cet état d’esprit, nous devons, en tant qu’institution parlementaire, le conforter pour affronter efficacement la conjoncture délétère présente ; d’abord chez les femmes et les hommes qui servent la République ; ensuite au sein de toutes les couches sociales. Plus que jamais, alors que la vie publique pâtit de l’individualisme et du règne de l’argent, il est indispensable que le CNT s’implique dans le rétablissement des règles de l’éthique républicaine, gage de sécurité et de paix.
Nous, membres du CNT, sommes des citoyens responsables de l’Etat au service de nos concitoyens, nous leur devons compte, chacun doit rendre. C’est à ce prix que l’Etat peut être véritablement l’expression de la Nation.
La Nation est non seulement la réalité vivante à laquelle nous sommes tous attachés, mais surtout le lieu où bat le cÅ“ur de la démocratie, l’ensemble où se nouent les solidarités les plus profondes. Elle reste le cadre naturel des réformes essentielles auxquelles nous avons Å“uvré depuis notre installation.
Mesdames et Messieurs les Conseillers,
Je voudrais humblement vous soumettre quelques pistes de réflexions. Cet exercice m’amène à un survol rapide des notions de prévention, de répression, de réparation, de réinsertion, etc.
De la prévention
La première chose à faire, pour réduire durablement l’insécurité, revient sans doute à davantage valoriser les engagements désintéressés ou citoyens pour propager, enraciner et équilibrer les valeurs fondamentales de notre société.
Cela peut passer par un Service Civique. Il en existe heureusement un dans notre pays.
 Cela peut également passer par le développement de l’instruction civique dans les établissements scolaires et universitaire et dans les centres de formation professionnelle et d’apprentissage. L’école, au sens large, est et demeure le lieu où la société éduque les futurs citoyens. Il est essentiel qu’un certain nombre de valeurs puissent y féconder et s’y épanouir. On y ajoutera également la valorisationdes engagements associatifs.
Tel est le sens de l’article 25 de la Constitution guinéenne.
L’école étant le second contact que les futurs citoyens ont avec la société est un enjeu majeur. Les attitudes et sentiments d’impunité face aux incivilités constituent un terreau favorable à des actes plus graves. Il faut y faire régner assez de rigueur et de vigilance, avec pour recours ultime des établissements spécialisés, possiblement encadrés par le service civique, destinés à recadrer les éléments les plus perturbateurs, avec naturellement une gradation des sanctions. Ces établissements seraient des internats, avec une discipline stricte, mais aussi des activités permettant de développer un sens positif de la communauté.
La prévention doit également avoir lieu dans les prisons. Dans ce sens,la rééducation par le Travail d’utilité publique, par l’alphabétisation, par la formation professionnelle et l’apprentissage de métier est très intéressante. Elle peut être un élément de politique pénale. En effet, comment ne pas imaginer que la prison actuelle a des effets plutôt déstructurant. Pour réduire la récidive, les prisons doivent être des lieux plus humains. Il faut donc construire plus de places fortes et de haute sécurité, garantissant la détention et l’amélioration du délinquant, en particulier le mineur en conflit avec la loi. Les établissements doivent être moins déconnectés de la vie réelle. C’est pourquoi,former et fairetravailler les prisonniers est une piste intéressante, par-delà les économies que cela peut procurer à la collectivité.
De la répression
Nous n’avons pas d’infrastructures immobilières dignes d’abriter des établissements pénitenciers où le délinquant pourrait purger sa peine en toute humanité avec l’ouverture d’une possible réhabilitation ou d’une seconde chance qui éloigne le spectre de la récidive et de l’endurcissement.
Il faut plus de fonctionnaire et gardiens professionnels de prison, autant pour la sécurité et la reconversion des détenus, que pour garder un plus grand nombre de condamnés.
Je rajoute que l’incarcération et la politique pénale doivent êtreintelligentes, car la poursuite judiciaire et la sanction pénale doivent servir à marquer le coup, à l’égard de celui qui a transgressé. Elles n’ont pas besoin d’être forcément sophistiquées.
Sans exclure l’utilité du recours à des psychologues ou des psychanalystes, je pense qu’il faut admettre que la psychologie et la psychanalysene peuvent apporter toutes les explications aux problèmes de délinquance ou de criminalité. Tous les actes délictueux ou criminels ne s’expliquent pas par la maladie ou une altération du jugement… mais également et très souvent par un choix calculé de faire un profit de façon malhonnête, ou tout simplement de nuire.
La politique pénale dans un Etat de droit doit consister à appliquer à chaque acte infractionnel sa sanction judiciaire, fondée sur la responsabilité personnelle, en écartant bien sûr l’idée perverse de la responsabilité collective, celle qui aujourd’hui stigmatise des communautés religieuses ou ethniques ou encore des catégories de citoyens particuliers.
Nous devons retenir que la garantie de la sécurité dépend largement des conditions de vie de la population, des valeurs qui sont transmises en son sein et des exemples qui lui sont donnés.
Une politique pénale associée à la lutte contre l’insécurité doit correspondre, pour le gouvernement, à une augmentationdes moyens et des effectifs de lutte contre la délinquance.
Elle ne doit pas être confinée à une stratégie de tension. Elle doit tendre à assurer la tranquillité publique par une présence régulière des forces de sécurité sur les terrains sensibles, au lieu de privilégier les opérations coups de poing ou les barrages, avec peu de résultats judiciaires.
La situation actuelle indique que lutte contre l’insécurité n’est pas régie et conduite par une politique cohérente qui cimente l’unité et la cohésion des services de poursuite et des juridictions de répression. La montée des agressions contre les personnes en est le signe le plus grave, mais il n’est pas le seul. Nos forces de sécurité sont de plus en plus exposées, et elles sont inquiètes du fossé qui se creuse entre elles et certaines couches de la population. Or, faute de résultats, nos autorités et services se livrent à une escalade verbale dont les accents deviennent douteux.
Nous assistons médusés au spectacle affligeant que livrent les services de sécurité et les Cours et Tribunaux.Les uns tirent sur les autres, par médias interposés, à boulets rouges. Chacun ramenant sur lui la couverture et exposant l’autre à l’ire des populations. C’est tout simplement oublier que les uns et les autres composent les chainages de l’appareil judiciaire.
La Nation attend des servicesde la Justice et des services de sécurité, non des scènes d’imprécation, mais des tables-rondes, des séances de concertations pour la primauté de la loi, l’efficience de la procédure pénale et le rétablissement de l’ordre public, de la sérénité et de la paix.
De la Réparation
Toute dynamique sociale engendre sa violence, de tout temps, partout. Toute loi donne naissance à ses transgressions. Toute contrainte produit ses frustrations, plus ou moins supportables, selon la fragilité de la construction identitaire.
Tout Etat doit pouvoir répondre au besoin d’identité, éduquer à la complexité, apprendre à questionner, à construire et à unir, à sanctionner les écarts mais par l’application de peines ou de mesures qui aient du sens par rapport à la politique et aux valeurs fondamentales de la Nation.
La mesure de réparation, dont la nature doit être essentiellement éducative, vise à faire prendre conscience à l’auteur d’une infraction les conséquences de ses actes.
Les mesures de réparation sont variées. Elles consistent en excuse à la victime, en remise en état ou en remplacement de ce qui a été détruit ou altéré, en une compensation par un travail ou par des numéraires au profit de la victime.
La réparation prend en compte l’ampleur du dommage, les circonstances de l’acte, la solvabilité de l’auteur, l’équité.
Mesdames et Messieurs les Conseillers,
C’est la réunion de la prévention, de la répression et de la réparation dans la trame d’une politique adéquate qui conduira à l’efficacité de la lutte contre l’insécurité et l’impunité.
Il me semble opportun de vous inviter à vous saisir de la question brûlante de l’insécurité pour en débattre au sein de vos commissions respectives, avant de vous réunir en intercommission autour de la Commission défense sécurité pour produire, en fonction des résultats soit une déclaration, soit une résolution, soit des questions à adresser au Pouvoir Exécutif.
Nous devons concevoir un canal de discussion ou de consultation avec le Gouvernement et toutes les composantes de la Nation pour que l’insécurité soit l’objet d’une responsabilité tout à la fois collective et solidaire.
Je vous remercie“




















































































































































































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