Pays Beni, Peuple maudit
Mise à jour le Vendredi, 09 Janvier 2009 23:36
Depuis l'indépendance le 28 septembre 1958, la République de Guinée n'a connu que quelques courts épisodes de bonheur pour vivre dans la liberté et le partage équitable de ses énormes richesses minières, agricoles et forestières. Terre d'agriculture et scandale géologique en même temps, c'est à croire que le pays de Sékou Touré risque encore de terminer les 50 premières décennies de ce siècle du nouveau millénaire, dans une situation de pauvreté extrême, d'instabilité politique et institutionnelle sans répit
Les raisons qui fondent ces arguments sont multiples et certains évènements qui se sont précipités quelques heures après la mort du président Lansana Conté, semblent le confirmer. Nul doute qu'en parlant de l'armée de ce pays, on peut penser que le seul crédo qui l'habite s'inscrit désormais dans une logique de prise du pouvoir sans perspectives pour le pays. Sans démocratie. Sans la moindre liberté donnée au peuple. Honteux. Il y a quelques jours, pour sa première déclaration, Moussa Dadis Camara, le nouveau « président » par la force, de ces pauvres « guinéens » dit détenir le pouvoir par Dieu, sa religion. Disant comme un enfant « je suis incorruptible » comme si lui seul, en doutait. Quelle imprudence doublée d'une certaine innocence. Le temps nous édifiera.
Le second constat, de ce malaise guinéen, vient encore du fait qu'on ne fera jamais le deuil et le bilan du très long règne de Lansana Conté. D'avril 1984 à décembre 2008, se sont écoulés, quelque 24 ans. Une génération y est née et n'aura connu que ce président là, lui-même arrivée au pouvoir par la force quelques jours seulement après la mort de Sékou Touré, remplacé par son ancien premier ministre Lansana Béavogui.
Ce dernier n'aura fait qu'effleurer la chaise présidentielle. Conté contre toute attente, s'empare du pouvoir avec un groupe colonels et de lieutenant dont Diarra Traoré, lui-même trahi quelque temps après par le même Lansana Conté. Après Touré et Conté voilà donc l'heure des Camara. Parce qu'en Guinée, ces noms signifient beaucoup de choses. Ils marquent les limites entre ethnies (Soussou, Malinké, Peul, Nalou etc.) Dès que le nom du nouveau putschiste est connu, tout un groupe issu de sa communauté se rallie à lui et se dit que son heure est arrivée.
Dans ce contexte, le jeu d'une ethnie comme l'autre semble « normer » la démocratie guinéenne, si on peut l'appeler ainsi. Pendant le règne de Lansana Conté, les Soussou ont reproduit le vieux schéma comme l'éternel « complot peul » pour éliminer tous les leaders et cadres de ce groupe. Ainsi à l'usure, des leaders comme Diallo Telly, Siradiou Diallo sont morts sans voir la Guinée dont ils rêvaient. Sous le règne de Lansana Conté, c'est aussi à l'usure que des leaders comme Ba Mamadou, Alpha Condé ont fini par se résigner et presque abandonner la lutte pour le pouvoir.
Conséquence de tout cela, la mort d'une certaine idée de la nation et de l'indépendance. Les Guinéens ont aujourd'hui avec le Nigeria, le Cameroun, le Maroc et le Sénégal une des diasporas les plus riches et les plus éparpillées dans le monde. Dans les pays d'Afrique de l'ouest, aux Etats-Unis, en France, Au Canada comme en Belgique, ils sont des milliers de guinéens qui ont décidé de ne plus se reconnaître comme tel tant que les régimes politiques ne changent pas dans le pays.
Et en la matière, si on a pensé qu'à la mort de Sékou Touré qualifié par certains de dictateur sanguinaire, que nombre de ses immigrants allaient revenir, ils semblent qu'avec l'arrivée de Conté, ils ont été encore plus nombreux à vouloir partir. Pour preuve, nombre des jeunes garçons et filles qui se tuaient dans l'immigration clandestine par les pirogues étaient des ressortissants de la République de Guinée. L'autre chose perdu par ce peuple, c'est la fierté. Au début des années d'indépendance jusqu'à la mort de Sékou Touré, le Guinéen était quelqu'un d'intéressant qui suscitait un peu la curiosité chaque fois qu'il parlait de son pays.
Avec la résistance de Samory Touré comme l'expansion coloniale française, ce pays avait donné beaucoup de fierté aux premiers chercheurs, enseignants et cadres ouest-africains qui avaient choisi de se joindre au combat pour l'indépendance totale de l'Afrique, du président Sékou Touré. Aujourd'hui tout cela ne veut plus rien dire. De fierté, le guinéen n'en a que faire. Pour preuve, l'armée qui tire sur les populations et s'empare du pouvoir comme elle veut, est une des plus moribondes en Afrique. Lorsqu'au milieu des années 1990, la Guinée Bissau est au bord de l'implosion, l'armée guinéenne a été appelée à la rescousse pour bloquer la partie sud-est avec les forces de la Cedeao , principalement dominées par les militaires sénégalaises.
Devant l'avancée des forces fidèles au Général Ansoumana Mané, les soldats guinéens n'ont pas hésité à prendre la poudre d'escampette, laissant dans leur folle fuite armes et bagages, et se mêlant à la population des villages limitrophes comme de vulgaires malpropres. Qui peut parler de fierté ? L'histoire ne s'arrête d'ailleurs pas là.
Le bilan de Lansana Conté est encore plus dur à avaler par ce peuple qui semble maudit, quand on sait que depuis 1984, la Guinée est restée un pays coupé même de l'ensemble Cedeao. A ce jour, il est difficile d'importer de ce pays, tous ces produits phares qui ont fait sa renommée en Afrique de l'ouest. On interdit systématiquement la sortie de la banane plantin, de la banane et tous autres fruits. Le plus grave est encore dans le retard accumulé dans la mise sur pied du processus d'intégration de la sous-région au sein de l'Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (Omvs).
La Guinée qui a le privilège d'abriter les sources des fleuves Sénégal, Gambie et Niger ne compte aucun barrage de nom après plus de 50 ans d'indépendance. Ses entrées et sorties de l'Omvs ont plus compliqué les choses. Au sein de l'autorité du Niger et de l'Organisation pour la mise en valeur de la Gambie , le constat est le même. Peu d'avancées pour ce pays. La construction annoncée des barrages et Kaléta, devrait lui permettre de sortir de sa longue torpeur et de permettre aux nouveaux dirigeants, de faire jouer enfin au pays, le rôle qui est le sien en matière d'intégration. Mais, la Guinée peut-elle aujourd'hui s'intégrer au wagon ouest-africain du fait de son retard énorme ?
Hier, une période coloniale en or
Au bout ses efforts, la population a vu passer depuis les années 40, son rêve de devenir l'une des nations phares de l'Afrique de l'ouest. Mais, l'histoire de ce pays n'a pas commencé le 28 septembre 1958, mais bien avant. Il suffit de consulter les documents de l'époque coloniale et de l'intervention des militaires, des entreprises françaises à la fin du 19 ème siècle, pour s'en convaincre.
Avant de s'attaquer à la Côte d'Ivoire et à la zone Ashanti, pour développer ses activités de commerce, la conquête française à travers sa société-phare de l'époque, la Compagnie française d'Afrique occidentale (Cfao), qui a engagé nombre des premiers cadres africains, a accordé une place de choix à la Guinée. Surtout avec la culture du caoutchouc, d'arachide, les plantations de palmiers à huile, l'exploitation des produits forestiers et des mines...
Grand connaisseur de cette partie du soudan occidental, le colonel Joseph Galliéni avait fortement déconseillé, au début des années 1890, aux autorités françaises de l'époque de construire le chemin de fer de Kayes vers le nord-est du Soudan. Galliéni, disait sa préférence pour une prospection vers la Guinée et les territoires du golfe. Ainsi disait-il : « Pour moi, l'avenir du Soudan français, est pour le moment dans le sud et vers les riches et fertiles plateaux du Fouta Djallon et Kong ». In Galliéni, le Pacificateur, 1949, page 100. »
A partir des années 1895, au moment où s'achève la « pacification » de l'Afrique, la Compagnie française d'Afrique occidentale (Cfao), satisfait de son désir d'obtenir une « chaîne » continue de points de vente au Sénégal et en Sierra Leone, note qu'il lui reste une dernière lacune à corriger dans cet ensemble ouest-africain : le pays neuf qu'est encore la Guinée. Frédéric Bohn, en sa qualité d'administrateur de la Cfao, au bureau de Marseille, conseiller du Patron de la Compagnie, Julien Le Cesne, décide alors de partir à la conquête de ce pays. Sûr de son choix, il ajoute que, « C'est un pays dont la richesse agricole est jugée considérable par rapport au potentiel soudanais.
Le port de Conakry détourne une partie des flux commerciaux qui se dirigeaient vers la Sierra Leone et surtout vers les « Rivières du sud », comme le Dubréka. La création du port de Conakry, dit Bohn, de la route joignant Conakry et le Fouta Djallon et encore le lancement du chemin de fer de la Guinée en direction du Niger, sont autant d'incitations qui vont permettre à ce pays de s'accrocher au monde nouveau... » (Hubert Bonin, « La Cfao, 100 ans de compétition », Economica, Paris 1987).
Ce mouvement a eu le don a eu comme conséquence de faire exploser le commerce guinéen, dès le début du 20 ème siècle : surtout les exportations de caoutchouc, dont le tonnage exploité double de 1896 à 1899. Et au même moment, les importations doublent aussi de cinq millions à près de 10 millions de francs. La Guinée devient donc dès le début des années 1900, le paradis des traitants noirs, et des libano-syriens qui s'y installent en masse. Dans ce contexte, la construction du chemin de fer reliant Conakry, Kouroussa, Kankan et Mamou va servir de déclic. Et avec lui, le commerce de demi-gros prend son envol.
Ce qui a aussi comme conséquence, de poser un premier choc au commerce français en Afrique de l'ouest parce qu'avant de s'attaquer au reste de l'Afrique de l'ouest, il fallait conquérir la Guinée. Les espoirs suscités par la Guinée ne vont pas s'arrêter là. Déjà, en écrivant à son boss, Julien Le Cesne au cours de l'année 1898, Frédéric Bohn, administrateur de la Cfao, jubile sur la Guinée qui met d'accord les entrepreneurs français de cette époque autant la Côte d'Ivoire et ses promesses liées au café.
Elle met aussi quelque peu en veilleuse, l'exception sénégalaise, avec son arachide. Bohn de faire remarquer que, « Le mouvement commercial actuel de la Côte d'Ivoire n'est pas très important, si l'on considère l'étendue de la colonie et le nombre de points exploités. Mais, je suis persuadé qu'il en sera là comme il en a été en Casamance et à Conakry. Nous verrons avant longtemps se développer cette colonie, et surgir des richesses naturelles à peine insoupçonnées. » Pour dire qu'avant de s'attaquer au pays ashanti et au golfe de guinée, le pays, tout de suite, après la capture de Samory Touré, a servi de point de jonction et de modèle à la conquête française des fois devant Dakar et Abidjan.
Aujourd'hui, un beau pays en ruines
Pour les 10,5 millions de guinéens qui vivent aujourd'hui dans les principales villes de ce pays, Mamou et Labé sur les collines du Fouta Djallon, Nzérékoré, dans les montagnes ferrugineuses de la zone de Nimba en pleine Guinée forestières, jusqu'à Conakry, le rêve de vaincre les périls du sous-développement, en dépit des énormes richesses d'un pays qui couvre quelque 245.857 km2, est passé de mode. L'heure est à la résignation, aux vaines querelles ethniques entre politiciens souvent mal intentionnés.
Dans ce contexte, que peut dire d'autres Moussa Dadis Camara, « l'innocent » président installé à la tête d'une junte que nul ne connaît. Que penser de cette manière de faire de politique et de gérer l'Etat comme un bien personnel au nom de la religion, de la famille et d'un groupe ? Voilà autant de questions auxquelles cette junte devrait apporter des réponses en parler d'abord de la vie, de la santé, de la nourriture des Guinéens avant de penser pouvoir. « Oui ! M. Camara, si vous êtes incorruptible, voilà un chantier qui est le vrai aujourd'hui dans votre pays. Si le peuple de Guinée, mangent bien, s'alimentent en nourriture suffisante, ce dont le pays a les moyens, se soigne, accède à l'eau et à l'électricité convenablement, oui, vous pourrez dire « personne n'a pu me corrompre ».
Mais, à peine installé dans un pays exsangue, quand on commence par parler de corruption, avec la manière dont le pouvoir été pris par un groupe d'enfants et d'innocents, on peut avoir peur qu'il y ait une sorte de revanche sur le peuple qui a fini de « vomir »une armée qui n'a pas hésité de tirer sui lui pour sauver le régime de Conté. Aussi, revanche sur les anciens officiers proches de Conté, les ethnies qui ne sont pas proches de ce régime pour ne citer que ces exemples. Toutes choses d'ailleurs qui ne sauraient manquer dans ce contexte économique et de crise alimentaire où il sera difficile de répondre aux exigences des bailleurs de fonds si la compétence n'y est pas.
Le peuple n'attendra pas pour l'éternité
Assoiffées de rigueur inutile, de sabotage politique et de chantage, le peuple de Guinée, qui a vu s'installer dans les années 50, l'un des hôpitaux les plus modernes d'Afrique à Conakry, ne peuvent plus attendre des discours d'un farfelu. Il veut des actes. Comme ceux qui ont été posés par les colons dès le début du siècle quand les autorités coloniales dans le cadre de la colonisation agricole, ont implanté dans cette zone, les premiers essais de plantations de caoutchouc, d'arachide, de thé et de tabac, avec l'entremise de la Compagnie française d'Afrique occidentale (Cfao).
La Cfao qui à une certaine période avait décidé de mettre sérieusement le paquet dans cette partie des rivières du sud, du Dubréka, pour se lancer dans l'exploitation de nouvelles cultures et d'un commerce nouveau avec la culture du coton et la vente de tissus aux grands ports de France et d'Angleterre. Finalement, la Guinée, de tout cela, n'aura vu qu'une sorte de mirage, passé l'époque colonial et le NON de Sékou Touré au Général de Gaulle, pour la constitution de 1958.
Le pays ne se remettra jamais de ce NON. Même si le président Ahmed Sékou Touré, dans ce « royaume du mal », aura donné au guinéen sa fierté, aura conservé des pans importants d'une économie sans moyens, mais, qui fait nourrir les quelques millions de Guinéens de manière correcte. Ce qui peut faire penser que s'il a été qualifié de dictateur, « le nationaliste » Sékou Touré, un des membres fondateurs de l'organisation de l'unité africaine (Oua), avec Nkrumah, Senghor, Houphouët-Boigny, n'aura pas fait que du tort à son pays. Il lui avait donné un nom dans le monde. Mais, depuis sa mort, il semble que même ce nom n'existe plus.
Et en guise de préambule, voilà autant de défis qui attendent les nouveaux hommes de Conakry. Devant un tel contexte, le peuple attend des actes du pouvoir militaire et du nouveau Premier ministre Kabiné Kamara, qui a été nommé hier, pour sortir de la survie. Il veut de la démocratie, mais ça peut attendre. L'urgence, pour le futur proche, est maintenant de changer d'histoire et de rattacher ce pays, enfin à la marche du monde.
Une Analyse de Mame Aly KONTE du Sud quotidien.
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