Saturday, May 25, 2013

Declaration de L’AVCB pour la commemoration du 18 Octobre 1971

Posted on October 21, 2012
Camp_boiro

Le régime de la révolution a été entaché de graves violations des droits humains pendant toute sa durée. Mais la répression a connu un pic depuis la “tentative d’invasion portugaise”. Comme nous le rappelle Kindo Touré dans son livre “Unique Survivant du Complot Kaman-Fodéba » paru aux Editions L’Harmattan. en 1987 et consultable sur le site du Memorial campboiro.org :

« Après l’ouragan de l’agression portugaise et les tourments qui l’ont suivie, après les arrestations massives, les exécutions sommaires, les pendaisons dans chacune des Régions administratives, les massacres en série dans les prisons, toutes les populations de Guinée furent plongées dans un profond désarroi. »

De même, dans son ouvrage publié par La Pensée Universelle en 1974 et intitulé “Guinée, le temps des fripouilles, également consultable gratuitement sur le site campboiro.org, M. Sako Kondé révèle la haine que les dirigeants du PDG nourrissaient a l’égard des intellectuels:

« La haine que les dirigeants P.D.G. manifestent en cette direction, participe à la fois de l’antagonisme politique, du racisme militant et, à la limite, de la persécution religieuse sous sa forme la plus primitive. Elle plonge ses racines dans l’histoire individuelle des dirigeants P.D.G., la composition humaine du parti unique et la perception populaire de l’image de l’instruction. »
Et M. Sako de poursuivre plus loin :
« La Guinée se trouvait, dès le lendemain du referendum du 28 septembre 1958, dans une situation fort difficile. Donnant l’impression d’oublier soudainement la règle du jeu qu’elle venait de proposer elle-même, l’ancienne métropole parlait de sécession et multipliait les signes de mauvaise humeur. Il y avait surtout le retrait brutal de ses ressortissants fonctionnaires, mesure prise pour punir la Guinée de sa mauvaise conduite lors du vote référendaire. Bon nombre d’universitaires africains et guinéens, pour ne pas dire tous, virent un défi dans cette décision sans grandeur. C’est pourquoi ils volèrent aussitôt au secours du nouveau régime de Conakry, certains allant jusqu’à interrompre leurs études. Ils étaient Sénégalais, Togolais, Dahoméens, Voltaïques, Antillais, notamment, sans compter les Guinéens eux-mêmes Le geste était beau, généreux et tout à fait conforme aux idées alors défendues au sein de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (F.E.A.N.F.). (…) Certes, tous n’étaient pas des héros (…). Mais je les ai vus opérer sur place. Ce qui dominait chez eux, c’était, dans l’ensemble, le dévouement sans calcul. Souvent même, ça en était émouvant. Bref, ils ont montré: qu’ils pensaient ce qu’ils disaient et écrivaient dans leur journal, et ils étaient animés d’un réel désir de faire ce qu’ils disaient. Des dirigeants intelligents et ayant le sens du bien public auraient accueilli et utilisé avantageusement tant de jeunes capacités et énergies disponibles. Au lieu de cela, les hommes du P.D.G. virent en eux des concurrents dangereux ou des candidats indésirables à la curée qu’ils s’apprêtaient à organiser eux-mêmes. Et ce fut la persécution. Ce fut aussi le contact corrosif et corrupteur du régime P.D.G., auquel seuls les éléments solides résistèrent. »

Dans son livre “Noviciat d’un évêque: huit ans et huit mois de captivité sous Sékou Touré”, paru chez Fayard en 1987 (consultable sur le site campboiro.org, Mgr Tchidimbo, ami de Sékou Toure depuis ses débuts dans le syndicalisme, décrit les traits caractéristiques du premier président :

« N’ayant pas réussi à effectuer des études primaires et secondaires régulières dans le système scolaire colonial, il avait conçu, gardé et cultivé, une progressive rancœur contre ce qu’il appelait avec beaucoup de verve « le colonialisme » ; et sa haine épidermique du « Blanc » l’avait conduit à réagir sur un fond d’agressivité. Malheureusement pour lui et pour son peuple, cet « univers du Blanc », Sékou Touré ne l’aura connu que pour le combattre, le briser, l’expulser, au profit de son système à lui. Entre parenthèses, c’est ce qui explique pourquoi plusieurs Guinéens mariés à des Françaises, et d’autres, pour avoir
simplement effectué leurs études en France, furent emprisonnés, et la plupart exécutés, au cours de sa triste et longue dictature
. »

Dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971, 70 (soixante-dix !) Guinéens  qui avaient combattu pour l’indépendance de leur pays, ont été FUSILLES sur ordre du premier président de la Guinée, Ahmed Sékou Touré.   

Presque tous étaient des hommes affaires confirmés ou des cadres de haut rang: ministres,  ambassadeurs, gouverneurs, magistrats, ingénieurs, médecins, professeurs. Vous lirez ci-dessous la liste incomplète de  leurs noms et fonctions au moment de leur arrestation.

Pourquoi cette date du 18 octobre 1971 ? 

Parce qu’il s’agissait de sacrifices rituels prescrits par les voyants occultes du régime d’alors pour obtenir la chute du président ivoirien Houphouët-Boigny dont c’était le 70ème anniversaire. « Les voyants avaient convaincu Sékou Touré qu’en sacrifiant autant de cadres que le président ivoirien avait d’années d’âge, le jour anniversaire de sa naissance, cela entraînerait irrémédiablement sa chute, d’autant plus que cet anniversaire tombait un lundi. La nuit du dimanche au lundi revêt, dans la logique des opérations occultes du régime, une importance capitale ! » [1]

Ces 70 hommes ont été extraits de leurs cellules dans trois camps de détention politique : Boiro à Conakry, Kémé Bouraïma à Kindia et Soundjata Keita à Kankan.

« Ce soir, nous dit El Hadj Mouctar Bah, libéré en mai 1978, tout le camp est inquiet. Vers 17 heures, on a « prélevé » plusieurs prisonniers qu’on a regroupés dans les cellules voisines 5 et 6. Rien que dans la salle TF où je suis, on en a sorti dix-huit pour les rassembler dans une cellule d’attente. Le, commandant Siaka est venu en personne voir les pensionnaires des deux cellules. Il a posé la question classique :

-          Comment ça va ici ?

Les détenus se sont plaints d’être serrés :

-          On n’arrive même pas à se coucher tous en même temps, a dit l’un  d’eux.

-          Ca va  passer ! les a rassurés Siaka d’un ton paternel.

 

On a vu les gardes apprêter des fils électriques en les coupant par unité de deux mètres de long environ. Puis, ils ont fait déshabiller les détenus regroupés et leur ont attaché mains et pieds avec ces fils électriques, en serrant bien les liens. Les pauvres attendent, dans l’angoisse, leur « transfert » nocturne. Les « provisoirement sauvés » entendent monter du groupe les versets coraniques que l’on récite habituellement pour les mourants. Nos lèvres marmonnent des « Amin » de compassion. 

Vers 22h30, grand branle-bas autour des bannis : les lumières zébrantes des lampes-torches et les bruits de brodequins n’augurent rien  de bon. Les gardes ouvrent la porte et sortent chaque détenu en le prenant par derrière, en le traînant le dos devant. Nous,  les détenus chanceux qu’on a laissés cette nuit dans nos geôles, avons vu depuis les trous des portes, nos co-celluliers en, slip regroupés dans la cour. On les a lancés dans un camion, comme des poulets, et le véhicule  est sorti par le grand portail en fer. Un quart d’heure plus tard, on a entendu de longues rafales trouer le silence de la nuit de Kindia. Une demi-heure plus tard, les gardes sont revenus, portant des pioches couvertes de terre et qu’ils ont lavées dans la cour, sous nos yeux horrifiés. 

Des rumeurs courent de cellule en cellule : les fusillés de cette nuit sont en réalité des sacrifices humains, choisis pour une raison bien  précise que chacun  s’évertue à deviner. Qu’est- ce qui a bien pu se passer un 18 octobre ? 

Les détenus choisis à Kindia, poursuit Mouctar Bah, auraient été « enfermés vivants dans des sacs et attachés aux arbres. Deux équipes situées, l’une dans la forêt[2], l’autre sur le chemin, auraient procédé à des tirs simultanés. »[3]  

Vous trouverez ci-dessous la liste – incomplète – de ces Guinéens sacrifiés et leur photo, pour certains.

 

NOM Prénoms Fonctions à   la date de l’arrestation
Aribot Souleymane dit Soda Planteur
Thierno Sabitou Vétérinaire
Bah Amadou Baïlo Homme d’affaires et industriel
Baldé Abdoulaye Directeur Ecole militaire
Baldé Oumar dit OERS Ingénieur
Bama Marcel Mato Ministre de l’Intérieur
Barry Mody Oury Fils de l’Almamy de Mamou
Barry Cellou Inspecteur des douanes
Barry Abbasse Douanier
Condé Emile Gouverneur et ancien ministre
Coumbassa Abdoulaye Commissaire de police, chargé de Kwamé N’Krumah
Diallo Alpha Amadou Ministre de l’Information
Diallo Alpha Taran Ministre de la Santé
Diallo Souleymane Yala Directeur Prix et Conjuncture
Diallo Souleymane Ex-ministre Commerce Extérieur
Diop Tidiani Directeur administratif Fria
Ghussein Fadel Chef de cabinet du Ministère du Commerce   extérieur
Keita Fadiala Ambassadeur à Moscou
Koïvogui Massa Planteur
Kourouma Missa Ex-Fédéral de Macenta
Mathos Gnan Félix Directeur Crédit national
M’Baye Cheick Oumar Ambassadeur
Porri René Chef milicien de Conakry II
Sagno Mamady Ministre de la Défense
Sassone André Chef du Protocole, témoin de  mariage de Sékou Touré
Savané Morikandian Ministre du Commerce
Sow Mamadou Ministre du Plan
Sylla Fodé Saliou Magistrat
Tounkara Tibou Ministre de l’Information
Touré Sékou Sadibou Industriel, directeur de l’usine Fruitaguinée

 

Aujourd’hui, 41 ans après ces faits tragiques, les familles des défunts n’ont toujours pas pu commencer leur deuil, faute de corps.

Nous sommes aujourd’hui dirigé par un ancien condamné à mort par contumace qui ne doit sa survie qu’au fait de son éloignement de cette scène de crime.

Aussi, nous voudrions, de ce lieu chargé de douleurs et symbolisant la terreur,  lancer un appel solennel au président ALPHA CONDE pour qu’il puisse, fort de son autorité aujourd’hui au sein de l’Armée Guinéenne en pleine restructuration, accomplir trois actes majeurs pour l’Histoire de la Guinée ;

 

1/  Démilitariser tous les charniers – connus ou pas – sur toute l’étendue du territoire national,

2/  Signer le décret de restitution de la partie carcérale du Camp Boiro aux victimes de ce même camp et leurs descendants via l’AVCB,

3/  Créer une commission de recueil de témoignages au sein des FDS pour que les militaires connaissant les lieux de sépulture et d’exécution des sacrifiés des régimes totalitaires de la Guinée puissent témoigner avant d’emporter leurs macabres secrets dans leurs tombes.

Il aura fait œuvre utile et donné corps aux propos qu’il a tenus lors de la Journée de Lancement de la Réconciliation Nationale au Palais du Peuple, pour un premier pas vers « Plus jamais çà ! ».

 

 

 

DR MAREGA FODE

PRESIDENT AVCB   pourAminata.com

 



[1] « La vérité du ministre – dix ans dans les geôles de Sékou Touré », par Alpha Abdoulaye Diallo, 1ère édition, 1985, Calmann-Lévy, p. 131.

[2] Sira-Forêt, près du mont Gangan.

[3] « Guinée, les cailloux de la mémoire », par Nadine Bari, éd. Karthala, 2002, chapitre  le 18 octobre, p. 101.

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